C’est l’histoire d’un homme, que
je baptiserai « Prince ». Il vivait dans un château dont il ne
sortait jamais. Sa mère autrefois lui a raconté la légende de cet enfant sorti
de chez lui et qui n’est jamais revenu, avalé par les monstres qui hantent la
forêt entourant le château de Prince .
De vagues souvenirs lui revenaient en cauchemars la nuit,
lui faisant rappeler une vie antérieure
dont il ne connaissait d’elle qu’une ombre lointaine, accompagnée d’odeurs, de
celles qui vous serrent le cœur dès que vous la sentez car faisant vivre
l’instant d’un moment des souvenirs enfouis.
Sa maman partie, Prince esseulé,
n’eut que les murs comme voisins et ses oiseaux comme seuls compagnons de vie.
Il vécut longtemps ainsi.
Mais, me diriez vous, comment
faisait-ils pour se nourrir. Et bien je ne le sais pas du tout, ce que je sais,
c’est que chaque matin, on déposait au seuil de sa porte un panier chargé de
nourritures préparées. Longtemps, il croyait que c’était sa mère qui venait la
lui déposer, car rongée par le remord de l’avoir abandonné dans ce château
glacial.
Il eu à sa mère un sentiment
ambigu, il n’a pas su la détester, ni l’aimer, il ne la connaissait pas pour
avoir un semblant de sentiment envers elle.
Très vite les souvenirs de son
enfance l’abandonnèrent, pour ne laisser place qu’au présent, sa seule
politique, vivre le présent même s’il fallait le vivre entre quatre murs, en
attendant un futur improbable, un futur qu’il voyait sans images.
Dans une des ailes du château, se
trouvait une très grande salle, pleine de livres, les murs en était tapissés à
perte de vue. Là était son seul univers, sa seule évasion. Lorsqu’il finit de
« dévorer » le mot n’est pas assez fort, tous les livres des
étagères, ces dernières se renouvelaient à nouveau le lendemain. Il ne s’est
jamais posé de questions, ça lui semblait normal car toutes les bibliothèques
étaient ainsi, pensait-il.
Ainsi, il fait de son esprit un
empire de culture, sevré de connaissances, une richesse intérieure dont il
n’avait pas conscience.
Il rêvait des fois d’enfreindre
les lois du château, de trahir le serment donné dont il n’a pas souvenance, et
aller loin la bas, là ou ses livres emportent son esprit.
Il n’eut jamais ce courage. Il
attendait l’instant propice, l’instant ou la peur, sa fidèle compagne, sa
« maîtresse » comme il l’aime à la décrire, lui fausse compagnie ne
serait-ce qu’une journée, qu’une heure.
Un jour, pendant son sommeil, il
fut réveillé par un cri, une lamentation plutôt, dont il ne reconnut pas le
sens. Il n’était familier qu’aux sons des chants d’oiseaux et à sa voix quand
il se prenait à les accompagner.
Ces lamentations lui procuraient
quelques sensations de gêne, de peur, puis de révolte. Une injustice s’augure
pas très loin de son château, et lui, incapable du moindre courage Il se
recroquevilla dans son lit, se boucha les oreilles, s’en voulant à mort pour
autant de lâcheté, pensait-il.
Les lamentations se firent plus
insistantes nuit après nuit . Prince, s’en détournait, non sans avoir maudit le jour de sa
naissance, lui qui ne servait à rien, une chaire ambulante maugréa-t-il tout au
fond de lui.
Une nuit, il fit un songe dans
lequel, pour la première fois de sa vie, il vit une belle jeune femme tout de
blanc vêtue. Elle s’approcha de lui et lui tendit la main, son visage rayonnait
d’un sourire angélique orné de jolies fossettes qui venait embellir son doux et
beau visage.
Elle posait un regard serein et
plein d’humilité à Prince, il eu une drôle de sensation, un étrange sentiment
faisait battre son cœur endormi. Prince était partagé entre la crainte et
l’envie de céder à cette main tendue.
Il tendit lentement la sienne et
subitement, comme surgissant de nulle part, une ombre noire vint s’emparer de
la belle jeune femme et s’en alla rapidement laissant derrière elle un courant
d’air froid qui fit réveiller Prince en sursaut le cœur serré de douleur.
Il sauta du lit, oubliant ses
peurs, ses frayeurs et ses craintes, n’ayant que le souvenir du sourire volé de
son apparition d’un songe d’une nuit. Il ouvrit la porte, fut pris d’un malaise
qu’il s’efforça vite d’effacer, seule comptait désormais sa belle d’une nuit et
aller y mourir s’il le fallait.
Le chemin vers la sortie était
long, la sueur fit de son :corps son temple. Prince trahit son serment et traversa
pour la première fois de sa vie sa foret, frayeur de son enfance, de sa vie,
n’écoutant que le sourd cri de son cœur.
Arrivé au pied du château, les
lamentations se firent plus proches, plus insistantes.
Prince entrouvrit la porte et
pénétra à l’intérieur d’une immense maison, dont les formes et senteurs lui
étaient étrangers. Il monta les marches, se rapprocha de la source du cri qui
se faisait de plus en plus doux comme un appel, une supplique. Il entrouvrit la
porte et reconnu à sa surprise le jeune femme de son songe :
-
Te voilà, lui dit-elle
Prince ne
trouva pas ses mots, aucun mot ne pouvait sortir de ses lèvres,
-
Tu es venu, je t’ai appelé,
-
J’ai entendu tes lamentations chaque nuit, puis j’ai fait un
rêve cette nuit, je t’y es vue
-
Oui, j’y étais….
-
Comment ? je ne comprends pas
-
J’y étais, tu entendais mes lamentations tous les soirs,
-
Pourquoi ces lamentations ?
-
Ce sont celles de mon âme qui recherche sa sœur,
-
L’a-t-elle trouvée ?
-
Elle est venue visiter la tienne, dans ton songe…
-
Je n’ai pourtant pas répondu à ses lamentations, je suis resté
longtemps dans mon château, la bas, sans jamais avoir osé en sortir,
-
Pourtant, ce soir tu es là,
-
Oui…
-
Pourquoi ?
-
Je t’ai vue,
-
Ton âme a vu la mienne, et tu es venu malgré ‘l’ombre noire,
-
Oui, l’ombre noire, qui est-elle ?
-
Je ne sais pas, je l’ai vue roder souvent en bas de ton
château,
-
Je n’en suis jamais sorti, c’est la première fois de ma vie
que je le fais, je ne sais comment. Peut être est-ce le souvenir de ton sourire
que j’ai cru parti à jamais,
-
Elle lui
sourit doucement, et lui dit :
-
Ton courage Prince t’a montré le chemin,
-
Moi ? courageux ? je ne le pense pas,
-
On a besoin du regard des autres pour mieux se voir
-
Je n’ai jamais connu d’autres regards que le mien dans le
miroir,
-
Mon âme te cherchait, la tienne était emprisonnée par tes
démons, par l’ombre,
-
Qui est l’ombre ?
-
C’est la gardienne de ta solitude et de tes craintes. Ce soir,
tu lui as faussée compagnie, tu es là. Ses chaînes sont à jamais brisées, le
sortilège est enfin rompu.
-
Prince ne savait plus quoi penser, cela lui semblait si
irréel, si magique. Un intense sentiment envahissait tout son corps, un tel
sentiment de plaisir qu’il en avait presque mal.
Elle lui
tendit la main, comme dans le songe, il l’a pris, sans qu’aucune ombre ne
vienne les séparer.
Ils sortirent
du château. Le soleil de ce jour de printemps était à son zénith, éclairant les
visages radieux de nos deux âmes retrouvées.
Elle et lui
main dans la main s’en allèrent vers un autre destin, celui qu’ils bâtiront ensemble
loin de l’ombre.