Je suis rentré dans la maison comme un voleur
Déjà tu partageais le lourd
repos des fleurs
au fond de la nuit
J’ai retiré mes vêtements tombés à terre
J’ai dit pour un moment à mon
coeur de se taire
au fond de la nuit
Je ne me voyais plus j’avais perdu mon âge
Nu dans ce monde noir sans
regard sans image
au fond de la nuit
Dépouillé de moi-même
allégé de mes jours
N’ayant plus souvenir que de toi mon amour
au fond de la
nuit
Mon secret frémissant qu’aveuglement je touche
Mémoire de mes mains
mémoire de ma bouche
au fond de la nuit
Long parfum retrouvé de cette vie ensemble
Et comme aux premiers temps
qu’à respirer je tremble
au fond de la nuit
Te voilà ma jacinthe entre mes bras captive
Qui bouges doucement dans le
lit quand j’arrive
au fond de la nuit
Comme si tu faisais dans ton rêve ma place
Dans ce paysage où Dieu sait ce
qui se passe
au fond de la nuit
Ou c’est par passe-droit qu’à tes côtés je veille
Et j’ai peur de tomber
de toi dans le sommeil
au fond de la nuit
Comme la preuve d’être embrumant le miroir
Si fragile bonheur qu’à peine
on peut y croire
au fond de la nuit
J’ai peur de ton silence et pourtant tu respires
Contre moi je te tiens
imaginaire empire
au fond de la nuit
Je suis auprès de toi le guetteur qui se trouble
A chaque pas qu’il fait
de l’écho qui le double
au fond de la nuit
Je suis auprès de toi le guetteur sur les murs
Qui souffre d’une feuille
et se meurt d’un murmure
au fond de la nuit
Je vis pour cette plainte à l’heure ou tu reposes
Je vis pour cette
crainte en moi de toute chose
au fond de la nuit
Va dire ô mon gazel à ceux du jour futur
Qu’ici le nom d’Elsa seul est ma
signature
au fond de la nuit!
Louis Aragon (Le Fou d’Elsa, 1963)